Homélie pour la messe du rassemblement diocésain des lycéens

22 octobre 2008

Homélie du Père Régis Doumas sur la Parabole du Père miséricordieux

« Un homme avait deux fils ... » Ce n’est pas la première fois que vous entendez cette parabole. En fait, vous connaissez l’histoire par coeur ! Avec le cadet qui dilapide l’héritage et l’aîné qui reste à la maison. Et, tout naturellement, vous vous dites : « Si je prends ce texte au sérieux, il faut que je sache auquel des deux je ressemble le plus ? »

Et vous êtes bien embarrassé. En effet, vous n’êtes ni tout à fait le cadet, ni tout à fait l’aîné. Et il se pourrait bien que vous ressembliez au troisième fils - celui qui reste à la maison sans rien faire !

Mais, bien sûr, il n’y a pas de troisième fils. Ni non plus de quatrième celui qui quitte la maison avec sa part d’héritage, fait fortune et revient chez son cher papa pour le soutenir dans sa vieillesse ! C’est clair. Il y a deux fils. Il n’y a que deux fils ! Mais, ce qui est encore plus clair c’est qu’il n’y a qu’un père. Et peut-être que saint Luc aurait dû commencer le récit en disant : « Deux fils avaient un père ! » Car, c’est le Père qu’il faut contempler.

Pourtant, ce père, apparemment, est d’une faiblesse insigne, et même lamentable ! Quand le cadet lui dit : « Donne-moi la part d’héritage qui me revient », il partage ses biens sans protester. Aucune résistance ! Pire, il laisse partir son fils sans aucune recommandation, sans rien lui dire. Rien du tout. Ni : « Fais bien attention à ne pas tout dépenser », Ni : « Tu sais, je serai toujours là pour t’accueillir » ! Rien du tout. Pas un mot. Un homme qui se comporterait ainsi serait jugé faible et irresponsable. Et ce jugement serait juste.

Mais, lisons la suite. Que se passe-t-il quand le fils revient ? L’évangile nous dit : « Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de pitié ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. » C’est à ce moment-là que le fils commence à débiter le petit discours qu’il avait préparé en chemin : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils… » Mais, le père ne l’écoute pas, il lui coupe même la parole et c’est aux domestiques qu’il s’adresse : « Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. Allez chercher le veau gras, tuez-le ; mangeons et festoyons. »

Ainsi, non seulement le père refuse d’entendre son fils jusqu’au bout, quand il revient, mais pire ! il ne lui parle pas. Littéralement, comme à son départ, il ne lui dit rien. C’est tout de même incroyable ! Quand le fils part, il ne lui dit rien. Quand le fils revient, il ne lui dit rien. Dans toute cette parabole, inutile de chercher ! il n’y a pas une seule parole du père au fils cadet ! Pas une seule !

Ne me dites pas que c’est un accident ! Que ce n’est pas fait exprès ! Cette parabole est trop finement rédigée pour que ce ne soit pas l’intention de son auteur. Et c’est d’autant plus impressionnant que c’est l’inverse avec le fils aîné.

En effet, pourquoi le père sort-il de la maison vers l’aîné qui ne veut pas entrer ? Il sort pour lui parler ! Et il lui parle d’abondance. L’évangéliste dit : « Son père, qui était sorti, le suppliait. » Et la parabole se termine sur les paroles qu’il lui adresse : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait bien festoyer et se réjouir ; car, ton frère que voila était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé. »

Qu’est-ce qu’il faut penser de cela ? Je vous le demande ! Au départ et au retour du cadet, le père ne lui dit rien. A l’inverse, quand le fils aîné revient à la maison, il sort pour lui parler et il lui tient tout un discours ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi ce mutisme avec le cadet ? Pourquoi cette prolixité avec l’aîné ?

Je vous vois perplexes. Mais, je vous assure, je ne moque pas de vous ! Car moi, aussi, je me suis demandé ce que cela veut dire. Reprenons, donc, le texte et lisons de près.

Que fait le père au retour du cadet ? Il court se jeter à son cou et le couvre de baisers ! Il me semble que c’est là la clef. Si vous le voulez bien, faisons la jouer dans la serrure et ouvrons le texte !

Mais, d’abord, imaginons la scène. C’est extraordinaire ! Le fils revient, il est encore loin. Alors, le père se précipite, il court, il court le plus vite qu’il peut et il se jette au cou de son fils. Et il le couvre de baisers. Il le couvre de baisers ! Ce n’est pas un de ces petits bisous furtifs, insignifiants, comme nous en faisons tant ! Non ! le père, littéralement, couvre son fils de baisers !

En fait, s’il ne lui dit rien, ce n’est pas parce qu’il n’a rien à lui dire. Mais, c’est parce que il ne peut pas, parce que sa bouche est pleine de baisers. C’est bête à dire. Mais, soit on parle, soit on fait un baiser. Pas les deux en même temps ! Et pour ce père, ce qui importe, c’est de couvrir son fils cadet de baisers - pas de lui tenir un discours. En revanche, avec l’aîné, il lui faut argumenter, il faut un discours où les arguments s’articulent aux arguments : « Il fallait bien festoyer et se réjouir, car ton frère qui était mort est revenu à la vie. »

Frères et sœurs, il y a là une fantastique leçon. Quand je reviens vers Dieu, tout misérable, avouant maladroitement qu’il est la source de ma vie, la seule source ! quand je reviens vers mon Père, il ne me fait pas la leçon, il ne me fait pas de reproche, il ne m’explique pas que j’ai mal agi et que désormais ceci, cela… Et tout, et tout ! Non, il me couvre de baisers ! Il m’enveloppe de sa tendresse. Quand je reviens vers le Père, il m’enveloppe de sa tendresse ! A l’inverse, quand je suis bloqué dans la jalousie envers mon frère, alors, il me parle et il me rappelle l’alliance.

L’alliance n’est pas une loi d’airain, une loi qui juge et qui condamne. Pas du tout. Car, Dieu me dit : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi ». Tout ce qui est à moi est à toi - c’est une formule d’alliance. Alors, moi qui me prétends juste : « Je n’ai jamais désobéi à tes ordres », il me faut impérativement ré-entendre la parole du Père pour entrer, de nouveau, dans sa maison.

Frères et sœurs, vous tous, mais vous très spécialement les jeunes, faites cette expérience, cette double expérience ! Celle du père qui couvre de baisers et celle du père qui redit l’alliance. Ces deux expériences sont indissociables et elles sont indispensables, l’une et l’autre. Car, il y a deux fils, mais il n’y a qu’un Père. C’est le même Père toujours plein d’amour. Tantôt il couvre de baisers - et il n’a pas besoin de parler. Tantôt il sort vers nous - et il nous parle, il nous redit l’alliance.

Accueillons la folle tendresse de Dieu, qui couvre de baisers. Et ré-entendons sa parole d’amour, qui ne cesse de répéter : « Toi, mon enfant… ». Si nous faisons cela, il n’y a plus d’aîné ni de cadet ; il n’y a pas un troisième ou un quatrième frère. Il y a une multitude de frères – et si nous faisons cela, nous entrerons dans la maison du Père, nous mangerons et nous festoierons !

Père Régis Doumas, curé de l’interparoisse d’Orange